Ce siècle est dans le canton
de Vaud une suite d’héritages des périodes précédentes,
une période de défrichements documentaires, de transition
vers de nouvelles formes éditoriales ; il fait émerger progressivement
de nouveaux auteurs, n’appartenant plus à d’anciennes
familles aristocratiques ou fortunées, mais aux milieux de l’Eglise
libre, de l’enseignement et des premiers professionnels de l’histoire
et de l’archéologie. De plus, il n’est pas question alors
de brider et d’encadrer la recherche historique, la liberté
est laissée aux initiatives individuelles de concevoir l’écriture
de l’histoire, de la colporter et de la faire vivre selon leur bon
vouloir.
1903, une date déterminante
A côté de l’amour
de la patrie rehaussé par les fêtes du premier centenaire de
la création du canton de Vaud, la recherche mutuelle de documents
d’archives est peut-être alors le seul élément
qui réunit les historiens. Paul Maillefer fait paraître pour
les fêtes du centenaire, Histoire du canton de Vaud, dans lequel il
tempère les jugements négatifs d’Auguste Verdeil sur
le régime bernois, tout en donnant à ses lecteurs la plus
vaste histoire panoramique du canton de Vaud, jamais écrite. En fait,
il est le dernier à avoir publié une synthèse sur l’histoire
vaudoise. Personne ne se risquera en effet dans la dernière grande
entreprise éditoriale du canton de Vaud, à savoir l’Encyclopédie
illustrée du Pays de Vaud, du début des années 1970,
à écrire l’histoire du XXe siècle du canton de
Vaud, et à donner une suite aux écrits d’Olivier, Verdeil
et Maillefer. En ce sens, l’année 1903 manifeste l’exubérance
et le point culminant de la force de l’évocation historique
que le siècle suivant ne saura ou ne pourra pas reproduire. En fait,
depuis 1903, on assiste à un émiettement de la connaissance
historique, à la forte spécialisation et à la professionnalisation
des savoirs. Malgré l’ouverture généralisée
des fonds d’archives et la multiplication des monographies locales
et régionales, le deuxième centenaire de l’existence
du canton de Vaud se termine sans avoir retrouvé le souffle qui avait
marqué les écrits d’histoire de la première moitié
du XIXe siècle, comme si le fait d’avoir planté le cadre
général de l’histoire vaudoise très tôt
et de l’avoir consigné en 1914 et en 1921 dans le dictionnaire
historique, dirigé par Eugène Mottaz, avait figé les
capacités de lancer des synthèses et de les reprendre à
dates régulières. Faut-il également imputer la raison
à l’absence d’esprits visionnaires parmi les historiens
qui préfèrent conduire des recherches sectorielles et limitées
que de s’engager dans des travaux de synthèse qui nécessitent
tout autant de l’audace que de la patience, de l’intrépidité
que de la force de conviction ?
En route vers 2103
Espérons que la grande force
du prochain centenaire sera de combler rapidement ce déficit et de
fixer des caps pour de nouvelles recherches historiques. A l’évidence,
il ne suffira pas de disposer de documents d’archives et de monographies
locales et régionales pour gagner le défi ; il faudra encore
et surtout pouvoir compter sur des questionnements renouvelés et
audacieux, et sur des moyens renforcés pour la recherche historique.
Les commémorations sont là pour donner des élans et
dresser des bilans ; il est à espérer que, comme dans la première
moitié du XIXe siècle, des cadres historiques larges et panoramiques
surgiront prochainement, car ils ne peuvent qu’avoir des effets bénéfiques
sur les travaux particuliers en raison même des liens qu’ils
suscitent de part et d’autre.